
« Chaque fois qu’un chef d’état européen ou occidental me disait faites la démocratie en Afrique, je lui disais nous avons besoin de la démocratie non pas parce que vous vous le dites mais parce que nous-mêmes nous en avons effectivement besoin pour construire nos états. Madame regardez la Cote d’Ivoire si nous n’avions pas la démocratie comment nous allions choisir le chef de l’état ? ». Laurent Gbagbo Président de la République de Côte d’Ivoire (2000-2010). Cour Pénale Internationale 28 Février 2013. Photo: Droits réservés/Gabon Intelligent
Dans cet extrait de Something Is Wrong (2015), je reviens sans complaisance sur les indépendances africaines et leurs ambiguïtés : des États façonnés par le colon, des démocraties vite confisquées, des élections de façade et des présidents à vie. J’y interroge une vérité dérangeante : avons-nous réellement conquis notre souveraineté ou simplement changé de tutelle ?
Les années 60 sont marquées par les indépendances accordées aux anciennes colonies plus à cause d’un contexte peu favorable aux empires coloniaux même démocratisés que par la volonté du colonisateur de faire accéder à l’autodéterminations ces « autochtones » peu reconnaissants envers leurs civilisateurs qui leur ont pourtant tout apporté.
Des états crées par le colon
Dans les colonies francophones, les indépendances furent accordées même aux colonies qui n’en voulaient pas. L’un des exemples les plus risibles est celui de Léon Mba premier ministre du Gabon dans le cadre de la communauté Franco-africaine qui, dès 1958, avait fait le voeu d’intégrer le Gabon à la métropole127 comme département et devenir l’égale la Franche Comté (ma région de coeur) ou de l’Auvergne. Mais Charles de Gaulle avait d’autres projets, car il ne faut pas oublier que l’homme du 18 juin avait confié un an plus tôt à Alain Payfitte :
« C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon, la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne. Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! Les musulmans, vous êtes allés les voir ? Vous les avez regardés avec leurs turbans et leur djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français ! Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibri, même s’ils sont très savants. Essayez d’intégrer de l’huile et du vinaigre. Agitez la bouteille. Au bout d’un moment, ils se sépareront de nouveau. Les Arabes sont des Arabes, les Français sont des Français. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole, alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! ».
Il ne pouvait pas en effet prendre le risque d’ajouter à la France 300.000 nègres (2) non francisés qui pour beaucoup vivaient encore dans leurs villages comme l’avait décrit Paul du Chaillu un siècle plus tôt. D’autant plus que ces quelque 300.000 gabonais auraient finit pas devenir 3 millions ou peut-être 10 grâce à leur fécondité connue et aussi avec l’aide des pays voisins. Le Gabon sera donc indépendant malgré lui et malgré le gouverneur Louis San Marco qui était lui aussi favorable à cette départementalisation et qui y voyait même (naïvement ?) l’accomplissement de l’oeuvre civilisatrice prônée par Jules Ferry. Arrivé à Paris pour défendre ce « projet » devant Bernard Cornut-Gentille, ministre de l’outre-mer, le Gouverneur colonial s’est entendu dire :
« Sanmarco, vous êtes tombé sur la tête ? N’avons-nous pas assez des Antilles ? Allez, indépendance comme tout le monde ! »
(3) Après une telle volée de bois vert, je crois qu’un dessin ne lui a pas été utile. Mais Léon Mba n’avait pas dit son dernier mot. Pour le nouvel état qu’il allait diriger, il proposa comme drapeau… le drapeau de la France avec il est vrai un okoumé en son centre.
Le lit des coups d’Etats
Les Etats issus des indépendances seront tous des démocraties au sens strict. Toutefois, la démocratie sera vite enterrée la plupart de temps par ceux-là même qui avaient été des leaders indépendantistes. Parfois même les fossoyeurs de la démocratie avaient été députés au palais Bourbon et avaient siégé dans différents gouvernements de la IVe république comme Félix Hophouet Boigny qui est même l’un des signataires de la constitution de la Vème République, s’il n’est pas démocrate je me demande qui peut bien l’être ! A la fin des années soixante, plus aucun état africain ne sera démocratique. Dans de nombreux pays, de nombreux présidents à vies seront renversés et remplacés par des gouvernements militaires qui seront très souvent remplacés par d’autres gouvernements militaires. Cinquante ans après 1960, on dénombre plus de 80 coups d’états en Afrique.
Après le vent de l’Est
« Le vent de l’est » qui se traduira par la chute de l’Union soviétique et la fin de la guerre froide sera bénéfique pour plusieurs états africains. Les pays d’Afrique Francophone avaient déjà été « mis au courant » à la 16e conférence des chefs d’État d’Afrique et de France de la Baule du 20 juin 1990 au cours de laquelle François Mitterrand prononcera un discours volontariste sur la nécessaire démocratisation de l’Afrique, à tout le moins des anciennes colonies françaises dans lequel il dira : « La France n’a pas à dicter je ne sais quelle loi constitutionnelle qui s’imposerait de facto à l’ensemble de peuples qui ont leur propre conscience et leur propre histoire et qui doivent savoir comment se diriger vers le principe universel qu’est la démocratie. Et il n’y a pas trente-six chemins vers la démocratie. (…), il faut un Etat, il faut le développement et il faut l’apprentissage des libertés » (4)… Toutefois, aujourd’hui, en 2015, on ne peut parler de démocratie à l’échelle du continent mais d’états où l’existence de partis d’opposition est à peine tolérée. Pour
paraphraser Henry Emmanueli, il y a plusieurs d’états réputés démocratiques mais qui n’aiment pas beaucoup les opposants et surtout où il est hors de questions qu’ils accèdent un jour au pouvoir. Il est difficile de parler de démocratie quand on regarde la durée des magistères présidentiels où le quart de siècle semble la règle et le quinquennat l’exception.
Elections de façade
Pourtant des élections se tiennent régulièrement, mécaniquement avec des résultats parfois similaires à ceux du parti unique. Au pouvoir depuis 23 ans, Blaise Compaoré a été élu le 25 Novembre 2010 avec 80, 15 % des suffrages, cinq ans auparavant en 2005 il avait été élu avec 80, 35 % des suffrages. Propre, net, sans bavure. Blaise Compaoré était tellement populaire et aimé par les Burkinabè qu’ils finirent par se débarrasser de lui alors qu’il avait pourtant bien envie de rester encore au pouvoir ! Après tout, 27 ans et 16 jours de pouvoir en Afrique ce n’est pas grand-chose (5). Les élections en Afrique sont régulièrement contestées parce que contestables. Il n’est pas rare de voir des listes électorales comprenant 90 % de la population, des votes à 100 % ou mieux encore des « Victoires » à la Charles Dunbar Burgess King (6) dans certaines localités où le « vainqueur » a obtenu plus de voix qu’il n’y a d’inscrits, meme Staline (7) serait admiratif au point de hocher la tête.
Présidents à vie ?
Actuellement, les chefs d’états africains détiennent des records de longévité au pouvoir, modifient les constitutions quand l’envie leur prend même quand celles-ci précisent que le la limitation du nombre de mandats ne peut être modifiable. Ces constitutions, ils les ont pourtant eux-mêmes mis en place grâce, la plupart du temps, à un parlement monocolore complètement acquis à la cause du « Président ». Le cas le plus patent et le plus récent (preuve que la pratique a encore de beaux jours devant elle) est celui de Pierre Nkurunziza « Président » du Burundi « réélu » le 21 juillet 2015 avec 69 % des voix pour un « nouveau mandat » en violation complète des dispositions constitutionnelles.
Sur la cinquantaine d’états que comptent le continent africain une dizaine (et encore je suis large) peut se prétendre démocratique. De passage en Ethiopie pour sa dernière tournée africaine le mardi 28 Juillet 2015, Barack Obama a fustigé au siège de l’Union Africaine « l’attitude » de certains chefs d’états africains désireux d’être des présidents à vie alors que leurs constitutions ne le permettent pas :
« Je dois être honnête avec vous. Je ne comprends pas cette attitude. Je suis dans mon second mandat. Cela a été un extraordinaire privilège pour moi de servir en tant que président des Etats-Unis, mais notre Constitution dit que je ne peux concourir pour un troisième mandat. Lorsqu’un dirigeant essaie de changer les règles du jeu en cours de route pour rester au pouvoir cela risque de créer de l’instabilité et des conflits, comme on l’a vu au Burundi. Et c’est souvent le premier pas vers la paralysie. Parfois, on entend un chef d’Etat qui dit : je suis le seul à pouvoir empêcher cette nation d’éclater. Si c’est vrai, cela signifie qu’il a échoué à construire une véritable nation ».
"Préserver la paix"
Il est vrai que chez bon nombre de Présidents-dictateurs africains cela est un argument courant, tout comme « la paix » qu’ils prétendent posséder, quand ils ne l’incarnent pas ou n’en sont pas des sources intarissables. Pour se maintenir au pouvoir, les dirigeants africains ne sont jamais à court d’arguments. Quand bien même ils le sont, ils disposent d’une kyrielle de conseillers courtisans diplômés des plus grands établissements d’enseignements supérieurs occidentaux, agrégés en toutes sciences, docteurs ès sorcellerie politique, professeurs en magie noire et en fétichisme, Ingénieurs en prédation. Ces conseillers, très souvent méconnus sont pourtant avec les polices politiques, les piliers de ces régimes honnis qui sont les premiers responsables de la faillite de nombreux états pourtant gorgées de ressources naturelles.
Démocratures
En Occident, personne ne croit sérieusement en l’existence de la démocratie en Afrique. Quand bien même on retient quelques bons élèves, ils ne sont que des exceptions qui confirment la règle. Beaucoup d’intellectuels réputés sérieux et d’hommes politiques de premier plan ont affirmé que les africains n’étaient pas faits pour la démocratie, parce que ne correspondant pas à la structure précoloniale. S’il est impossible de faire revivre les états précoloniaux et si la colonisation a profondément modifié le paradigme africain, la démocratie reste le seul mode de gouvernement viable pour l’ensemble des pays africains. En effet, outre son caractère unificateur elle permet de rassembler, de fédérer autour d’un projet politique d’une vision à la laquelle des citoyens auront choisi d’adhérer librement.
La démocratie et la République !
Ces même citoyens véritables détenteurs du pouvoir et l’exerçant par des élus pourront s’ils l’estiment ne plus accorder leurs suffrages à ceux qui n’auront pas été à la hauteur. Seule la démocratie, mieux la république, permet à tous les fils d’un pays qui le désirent de prétendre et d’accéder sur la base du mérite et de l’approbation de la plupart des citoyens à la magistrature suprême. Si la démocratie peut composer avec les ethnies, la république ne reconnait que des citoyens à qui elles donnent les mêmes chances et qui la servent uniquement sur la base de leur mérite.
La république protège les plus vulnérables, la république rend la justice sur la base des lois, lois édictés pour le peuple et par le peuple. La république c’est enfin un ensemble de droits fondamentaux inaliénables mais aussi de devoirs dont le plus sacré est la protection de la république. Les états Africains doivent aspirer à ne plus être des républiques de façade car la république ne reconnait ni tribu, ni clan, ni ethnie, même si elle ne les nie pas.
La République ne reconnait que des citoyens égaux en droits constituant le cœur de l’état. Je suis certain que le salut viendra d’abord de la démocratie mais sera consolidé et garanti par la république qui est la forme la plus parfaite d’état parce qu’égalitaire, solidaire, commune et surtout pas très étrangère des valeurs légués par nos ancêtres.
(1) Après tout, les ancêtres des Gabonais n’étaient-ils pas Gaulois ?
(2) Le moins que l’on puisse dire c’est que De Gaulle n’aimait pas beaucoup que les dirigeants des anciennes colonies lui rendent visite et dinent avec lui, « être entouré de nègres » ne faisait pas partie des choses qu’il appréciait.
(3) Louis Sanmarco, Le colonisateur colonisé, p. 211.
(4) Discours du 20 juin 1990, sommet Afrique France.
(5) Mon propre président Omar Bongo Ondimba en a mis 42, ce qui veut dire que le « beau Blaise » avait encore de la marge.
(6)Ce président du Libéria a été élu en 1920 à plus de 1.000 % des suffrages exprimés, il a obtenu 234 000 voix pour un collège électoral de 15 000 électeurs. Cette élection a été validée par les instances décisionnelles et n’a jamais été remise en question, elle figure dans le Guinness Book des records de 1982 comme l’élection la plus frauduleuse de l’Histoire.
(7) « le Petit père des peuples » était clair à ce propos : « le plus important ce n’est pas le vote, c’est comment on compte le vote !".