Le ton est sévère et, par endroits, particulièrement brutal. Pour la Coalition pour la Nouvelle République (CNR) et les partis politiques qui lui sont alliés, les erreurs du pouvoir ne peuvent plus simplement être mises sur le compte de l’apprentissage. Depuis la prise du pouvoir par le Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI), les nouvelles autorités ont promis de restaurer les institutions, de remettre l’État au centre et de rompre avec certaines pratiques du passé. Mais pour la CNR, le compte n’y est pas. Dans une longue déclaration signée par le Pr Vincent Moulengui Boukossou, la coalition déroule une impressionnante liste de griefs contre le pouvoir. Derrière chacun des dossiers soulevés apparaît finalement la même interrogation : où est passée la rupture promise ?
Les faits d’escroquerie et d’abus de confiance évoqués à son encontre n’auraient, affirme-t-elle, jamais été juridiquement qualifiés et l’ancien Premier ministre n’aurait jamais été auditionné. La CNR pose alors une question volontairement provocatrice : « Monsieur Alain Claude Bilie-By-Nze est finalement prisonnier pourquoi et prisonnier de qui ? »
Bilie-By-Nze : « Prisonnier pourquoi et prisonnier de qui ? »
Le premier terrain sur lequel la CNR attaque le pouvoir est celui des libertés publiques. La coalition revient notamment sur le sort réservé à Alain Claude Bilie-By-Nze, ancien Premier ministre et président d’Ensemble pour le Gabon (EPG), ainsi que sur celui de l’activiste Bob Mengome. Concernant Alain Claude Bilie-By-Nze, elle reprend les arguments de son conseil selon lesquels le dossier d’inculpation serait « vide ». Les faits d’escroquerie et d’abus de confiance évoqués à son encontre n’auraient, affirme-t-elle, jamais été juridiquement qualifiés et l’ancien Premier ministre n’aurait jamais été auditionné. La CNR pose alors une question volontairement provocatrice : « Monsieur Alain Claude Bilie-By-Nze est finalement prisonnier pourquoi et prisonnier de qui ? »
Au-delà du seul cas de l’ancien chef du gouvernement, c’est plus largement le rapport du nouveau pouvoir à ses opposants et à ses détracteurs que la coalition met en cause. Elle dénonce ce qu’elle considère comme une différence de traitement entre certains activistes installés à l’étranger, parfois revenus au Gabon dans des conditions favorables, et ceux qui sont restés dans le pays et peuvent se retrouver confrontés à la police ou à la justice. Elle cite notamment les cas de Bob Mengome et du journaliste Médar Tounda Youbi. Pour la CNR, cette situation entre en contradiction avec la promesse du chef de l’État d’être « juste envers tous » et alimente le sentiment d’une application sélective des principes proclamés par le nouveau régime.
La mercuriale de la distribution d’eau, la décision de rappeler avec effet immédiat le consul général du Gabon à Paris ou encore la transformation locale du manganèse sont ainsi présentées comme autant d’exemples de « rétropédalages ».
Une parole présidentielle qui s’érode
Mais la CNR ne s’arrête pas aux libertés publiques. Elle touche directement à l’un des attributs essentiels du pouvoir : la parole présidentielle. Pour la coalition, un chef de l’État ne peut multiplier les annonces qui sont ensuite corrigées, aménagées ou abandonnées sans finir par fragiliser sa propre autorité. La mercuriale de la distribution d’eau, la décision de rappeler avec effet immédiat le consul général du Gabon à Paris ou encore la transformation locale du manganèse sont ainsi présentées comme autant d’exemples de « rétropédalages ». À force de revenir sur certaines décisions, estime en substance la CNR, le pouvoir donne le sentiment d’une gouvernance hésitante dans laquelle l’annonce précède parfois la réflexion et où la communication politique se heurte ensuite aux réalités.
C’est sur le dossier du manganèse que l’attaque devient particulièrement virulente. Le pouvoir avait frappé fort en annonçant l’interdiction de l’exportation du manganèse brut à compter du 1er janvier 2029. Pour un pays qui extrait plusieurs millions de tonnes de ce minerai chaque année, l’annonce avait une portée économique et symbolique considérable : il s’agissait de transformer davantage sur place, de créer de la valeur au Gabon et de sortir progressivement d’un modèle reposant largement sur l’exportation de matières premières. Mais pour la CNR, cette ambition s’est depuis heurtée aux réalités de la négociation avec Eramet-Comilog.
Manganèse : la CNR accuse Oligui Nguema d’avoir cédé face à Eramet
La coalition s’appuie notamment sur le protocole d’accord signé le 20 juillet 2026 à Paris entre l’État gabonais et Eramet-Comilog. Selon les éléments qu’elle avance, il ne serait pour l’instant question que d’étudier des scénarios industriels permettant de transformer localement jusqu’à 700 000 tonnes de minerai de manganèse par an à l’horizon de la fin 2031, soit, selon ses calculs, moins de 8 % de la production annuelle de Comilog. La réalisation du projet resterait en outre conditionnée à plusieurs facteurs lourds : disponibilité de l’énergie nécessaire à la transformation, réhabilitation et modernisation du Transgabonais et, surtout, décision finale d’investissement d’Eramet. Pour la CNR, le fossé entre l’ambition politique initialement affichée et sa traduction industrielle apparaît donc considérable.
La coalition ne prend d’ailleurs aucune précaution lorsqu’elle juge le résultat de cette négociation. Elle affirme que « le Président de la République gabonaise s’est effondré face à un conglomérat minier », une formule particulièrement dure qui résume à elle seule la violence de son réquisitoire. La CNR considère que le Gabon disposait pourtant d’un véritable rapport de force, notamment en raison du poids du manganèse dans l’activité d’Eramet. Elle rappelle que 6,8 millions de tonnes auraient été extraites à Moanda en 2024 et avance un chiffre d’affaires de 718 milliards de francs CFA. Dans ces conditions, l’opposition estime que Libreville aurait pu obtenir davantage et s’interroge sur ce qu’il restera concrètement, en 2029, de la promesse d’interdire l’exportation du minerai brut.
CNAMGS : la question du quotidien des Gabonais
Après les grandes orientations industrielles, la CNR ramène le débat sur un terrain beaucoup plus quotidien : celui de la santé. La coalition s’attarde sur la situation de la Caisse nationale d’assurance maladie et de garantie sociale (CNAMGS), censée assurer la couverture sanitaire d’une partie importante de la population. Elle affirme que les prestations destinées aux assurés seraient réduites ou interrompues alors que les prélèvements sur les salaires des travailleurs continueraient, eux, d’être effectués à la source. Une situation qui, si elle perdure, touche directement les Gabonais les plus fragiles et particulièrement ceux qui n’ont pas les moyens de prendre eux-mêmes en charge leurs dépenses de santé.
« Un État avec des gouvernants humains ne peut jouer avec la santé de ses concitoyens »
Derrière les acronymes administratifs et les problèmes de trésorerie, il y a en effet des malades, des familles et des personnes qui doivent se soigner. C’est précisément sur cette dimension humaine que la CNR tente de placer le pouvoir face à ses responsabilités. « Un État avec des gouvernants humains ne peut jouer avec la santé de ses concitoyens », assène-t-elle. La formule est dure, mais elle traduit la stratégie de la coalition : ne plus seulement attaquer le gouvernement sur les grandes questions institutionnelles, mais également sur ce que les Gabonais vivent dans leur quotidien.
Le foncier, une bombe à retardement
L’un des passages les plus préoccupants de la déclaration concerne toutefois le foncier. Au Gabon, la question de la terre dépasse largement la simple propriété immobilière. Elle touche aux familles, aux villages, aux communautés et parfois à des terrains occupés depuis plusieurs générations sans que cette possession ancestrale corresponde nécessairement aux exigences administratives du titre foncier moderne. C’est précisément sur cette contradiction entre propriété coutumière et propriété légalement enregistrée que la CNR tire la sonnette d’alarme.
La coalition attaque l’ordonnance n°006/PR/2026 du 26 février 2026 fixant le régime de la propriété foncière en République gabonaise, ratifiée, selon elle, par le Parlement le 25 juin. Elle s’inquiète particulièrement des articles 75 et 76 qui conféreraient au titre foncier un caractère définitif, irrévocable et inattaquable, y compris lorsque les conditions dans lesquelles celui-ci a été obtenu sont contestées. La CNR affirme également que les garanties introduites en première lecture par l’Assemblée nationale, permettant notamment l’annulation d’un titre obtenu frauduleusement et la mise en cause d’agents publics complices, auraient été écartées après la commission mixte paritaire avec le Sénat.
Pour la CNR, le risque est immense : qu’un mécanisme destiné à sécuriser juridiquement la propriété finisse par protéger les plus puissants au détriment des plus faibles. Elle pose ainsi la question du devenir des droits ancestraux des communautés Sékiani, Benga, Mpoungoué, Akélé et Fang vivant depuis des générations dans l’Estuaire. La coalition évoque également plusieurs conflits fonciers à Batterie 4, à l’Avenue de Cointé et au Cap-Estérias. Elle considère que ces affaires ne constituent que « la partie visible de l’iceberg » et redoute que les Gabonais les plus modestes ne puissent défendre leurs terres face à ceux qui disposent de davantage de moyens financiers, de relations ou de pouvoir.
Mbanié : la CNR demande ce que le Gabon récupère réellement
Enfin, le vieux contentieux territorial entre le Gabon et la Guinée équatoriale fait une entrée remarquée dans le réquisitoire de l’opposition. La CNR revient sur le protocole d’accord relatif à la mise en œuvre de l’arrêt de la Cour internationale de Justice concernant notamment les îles Mbanié, Cocotiers et Congas. Elle demande surtout aux autorités gabonaises d’expliquer clairement aux populations ce que le Gabon doit céder et ce qu’il doit récupérer dans le cadre de l’application de cette décision.
La coalition s’étonne en particulier de voir les autorités équato-guinéennes communiquer ouvertement sur leur souveraineté sur les îles disputées alors que Libreville resterait beaucoup plus discret concernant les territoires autour de Mongomo et Ebebiyín que la CNR considère comme faisant également partie des conséquences de l’arrêt rendu par la Cour internationale de Justice. Ce décalage dans la communication des deux pays alimente forcément les interrogations. Pour la coalition, la sortie médiatique du porte-parole adjoint de la présidence gabonaise, intervenue 48 heures après la signature du protocole, n’a pas suffi à lever toutes les zones d’ombre.
Manganèse, foncier, CNAMGS, libertés publiques, Bilie-By-Nze, Mbanié : pris séparément, chacun de ces dossiers pourrait n’être qu’une controverse supplémentaire dans une vie politique gabonaise qui n’en manque pas. Mis bout à bout, ils permettent cependant à la CNR de construire un récit beaucoup plus embarrassant pour le pouvoir : celui d’un État qui annonce, hésite, corrige, recule et parfois se contredit.
Une question de plus en plus embarrassante pour le pouvoir
Manganèse, foncier, CNAMGS, libertés publiques, Bilie-By-Nze, Mbanié : pris séparément, chacun de ces dossiers pourrait n’être qu’une controverse supplémentaire dans une vie politique gabonaise qui n’en manque pas. Mis bout à bout, ils permettent cependant à la CNR de construire un récit beaucoup plus embarrassant pour le pouvoir : celui d’un État qui annonce, hésite, corrige, recule et parfois se contredit. C’est désormais sur ce terrain que la coalition semble vouloir installer durablement le débat politique.
La question n’est donc plus seulement de savoir si telle ou telle décision prise sous la présidence de Brice Clotaire Oligui Nguema est bonne ou mauvaise. Celle que la CNR tente désormais d’imposer est beaucoup plus profonde : quelle est la ligne directrice de cette gouvernance et jusqu’où le pouvoir est-il prêt à aller pour tenir les promesses faites aux Gabonais ? La coalition a déjà tranché. Elle parle de « reculades », de « tergiversations » et de « manquements » et termine sa déclaration par un avertissement qui résume toute la gravité qu’elle entend donner à son propos : « Tous ces manquements de gouvernance sont humains mais persister dans cette voie devient périlleux pour la Nation. »
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